Photo © s.goelzer.

Débat

Pour mieux cerner les problématiques de l'agriculture actuelle, imaginer un système alimentaire durable futur et évaluer le rôle de la technologie dans l'agroécologie, nous avons conduit des interviews avec des personnes diverses. Cela nous permet d'approfondir notre vision.

Dans ce qui suit, vous retrouverez les transcriptions synthétiques des entretiens.


© Pascal Xicluna/Min.Agri.Fr

Lucie Humbaire

"La révolution du système alimentaire passera par la revalorisation de l’alimentation."

Elle est responsable de la Ferme Urbaine de La REcyclerie depuis septembre 2015 qui a pour objectifs la pédagogie, la production et l’esthétique. Cette ferme est composée d’une basse-cour, d’une forêt comestible, de systèmes de compostage, d’une prairie mellifère, d’un système d’aquaponie et d’un potager collectif.


Les freins pour son activité sont l’accessibilité restreinte et le travail qui doit être entièrement fait à la main.

Selon elle, la révolution du système alimentaire passera par la revalorisation de l’alimentation : les consommateurs gaspillent beaucoup moins quand ils réalisent la difficulté de cultiver une salade, par exemple. De plus, la part du budget des ménages dédié à l’alimentation est de plus en plus faible. Il faut se rendre compte que l’alimentation est précieuse et donc y consacrer plus d’argent. Le système alimentaire de demain doit aussi reconnecter le monde urbain (surtout des milieux défavorisés) au monde de la production alimentaire.

Propos recueillis par A. Courcier.


Jose Luis Vivero Pol

"La nourriture est un droit fondamental de l’Homme, encore plus que le droit à l’éducation."

Docteur en Sciences Agronomiques par l’Université Catholique de Louvain, cet activiste contre la faim est chargé de recherches sur le thème de la nourriture comme bien commun. Il s’intéresse plus globalement aux dimensions éthiques, juridiques et politiques de la transition du système alimentaire et à la gouvernance des biens communs.


Dans le modèle industriel, on cherche à produire plus afin de maximiser le profit : la nourriture est donc considérée comme une marchandise, un bien privé. Selon lui, il est temps de changer les deux paradigmes suivants : d'abord un changement de "Food Consumer" à "Food Citizen", et ensuite considérer la nourriture comme un bien commun.

Auparavant, les soins médicaux et l’éducation étaient aussi privés et donc réservés aux milieux favorisés. Comme on a mis en place un système d’assurance maladie et rendu l’école gratuite, on peut orienter notre système alimentaire dans cette même direction. La nourriture est un droit fondamental de l’Homme, encore plus que le droit à l’éducation.

Il faudrait assurer par différents moyens (i.e. subventions, garantie universelle, magasins publiques) un panier alimentaire minimum pour que chacun puisse avoir accès au nécessaire, et que la production alimentaire se fasse partialement sur des terres communales or publiques. Ce panier devra être produit de manière responsable, grâce à une agriculture durable (agro-écologique). Le plus important serais de gouverner le système alimentaire de façon collective, en facilitant des conseils locaux pour l'alimentation ou des groupes d'achat solidaires.

Selon lui, il faut mieux répartir l’argent public en donnant plus de subventions aux petits producteurs et en limitant les profits des industries agro-alimentaires. La spéculation alimentaire devrait être interdite car elle est éthiquement inacceptable : il n’y a d’intérêt ni pour le consommateur ni pour le producteur.

Les peuples ont le pouvoir de construire un nouveau récit et d’inventer de nouvelles règles. Ainsi, José Luis veut convaincre le Parlement européen d’inclure dans le préambule de la future PAC de 2020 la notion de nourriture comme bien commun et droit de l’Homme. Grâce à ça, les plaintes des citoyens pourraient être mieux entendues et générer de la jurisprudence.

Propos recueillis par A. Courcier. L. Garlanda, D. Colliaux et P. Hanappe.

Pour aller plus loin:


Nicolas Loubet

"Il est urgent de ré-écrire des récits communs."

Après une formation initiale en sciences de la terre (2003-2008) et en médiation scientifique (2008-2010) et le montage de deux entreprises (Umaps, Bluenod), il se passionne pour les enjeux contemporains de la recherche en s’impliquant d’abord dans la transformation de La Paillasse (2012-2014) puis dans l’amorçage de Cellabz (depuis 2014). Depuis 2016, il contribue à la production d’un programme de recherche sur les modèles de transition énergétique (DAISEE).


Nicolas a évoqué la réciprocité comme principe fondamental pour organiser les relations au sein des circuits courts alimentaires afin de rééquilibrer les processus de captation de valeur. Les circuits courts ont (encore) le potentiel de s’organiser sur une base collégiale en considérant que les participants (“contributeurs”) sont souverains sur leur information.

Concernant le développement de l’agriculture urbaine, Nicolas estime qu’elle doit revendiquer sa dimension politique. A défaut, il est inéluctable qu’elle serve de rebond à une économie de marché - prédatrice - qui contrôle les prix, les gouts et les manière de faire.

Nicolas considère les tiers-lieux comme des configurations propices à la rencontre de curieux venus d’univers multiples. Il plaide pour des expériences limitées dans le temps et l’espace, car les tiers-lieux sont fragiles par design et doivent se renouveler en continu.

Nicolas estime qu’il est urgent de ré-écrire des récits communs sur nos modes d’existence, en mariant symboles et représentations. Notre politique alimentaire a été (surtout) décrétée par l’État français dans un contexte post-guerre ; aujourd’hui, c’est à nous de re-construire un univers dans lequel une alimentation saine, locale et durable tient de la nécessité.

A propos du droit universel à l’alimentation, Nicolas met en garde : si la façon de produire et de consommer ne change pas, ce droit sera "inutile". Plus encore, il ne doit pas être isolé : il touche à l’instruction, l’habitat, la santé, la comptabilité, le voisinage, le transport, etc.

Propos recueillis par A. Courcier et P. Hanappe.



CC-BY-SA Zone-AH!, 2017.

Bruno Vitasse

"Il y a besoin crucial de financement pour des projets d'intérêt général versés sur l'expérimentation."

Il est directeur et co-fondateur de Zone-AH! qui accompagne la création de tiers-lieux destinés au développement de l'agriculture urbaine. Depuis fin 2014, il porte aussi le projet ZéBU, une filière de collecte de drêches de brasserie qui favorise la valorisation des biodéchets et renforce l’économie circulaire.


A propos du système alimentaire actuel, Bruno considère qu’il est trop axé sur les grandes cultures et l’exportation. Il faudrait développer les circuits courts pour privilégier une approche territoriale mieux calibrée par rapport aux besoins pour éviter le gaspillage, s’approvisionner en produits frais et réduire les émissions de carbone. Pour obtenir des produits sains, des labels agroécologiques laisseraient plus de latitude que des labels bio et seraient plus ouverts à la technologie.

Le moteur principal de ses projets est l’appartenance à des réseaux d’acteurs et de tiers-lieux tels que le Collectif Babylone. Bruno a rencontré des difficultés pour communiquer avec les financeurs publics, en particulier sur les dossiers de subvention qui sont des gouffres administratifs et chronophages, au-delà de ce que peuvent supporter les jeunes structures associatives. Mais elles répondent à un besoin crucial de financement pour des projets d'intérêt général comme ZéBU versés sur l'expérimentation pour arriver sur des modèles économiques viables et solidaires.

Propos recueillis par A. Courcier.


Sébastien Goelzer

"Les tiers-lieux centrés sur l'agriculture urbaine permettent la mutualisation d’outils."

Urbaniste spécialisé en permaculture urbaine, co-fondateur des associations Toits Vivants, Vergers Urbains et du collectif Babylone, son objectif est de rendre la ville résiliente et comestible (micro-fermes agro-écologiques sur les toits, arbres fruitiers en ville) en impliquant les citadins. Cela permet de créer un écosystème urbain qui valorise les circuits-courts.


Selon Sébastien, il faut désectoriser le système alimentaire actuel pour favoriser un ancrage local, une complémentarité des productions et la relocalisation d’une grande partie des productions près des villes et dans les villes. Aujourd’hui, les circuits courts ne sont pas optimaux, la chaîne logistique doit donc être repensée en intégrant les habitants dans la chaîne. De plus, l’architecture en ville doit être au service de l’agriculture, du lien social, de la gestion des déchets, des économies d’énergie et des transports.

Il est particulièrement intéressé par l'interaction entre l’agriculture urbaine et l’espace, c’est-à-dire la capacité à valoriser les espaces communs à travers l’agriculture (espaces publics, friches, terres agricoles). D’autre part, il accorde beaucoup d’importance aux tiers-lieux centrés sur l'agriculture urbaine car ces espaces de rencontre et d’échanges permettent la mutualisation d’outils. Ainsi, ces lieux sont essentiels pour développer l’agriculture urbaine en intégrant habitants et acteurs économiques.

Les freins qu’il a rencontrés sont le manque de réactivité des collectivités et la peur de prendre des risques face à des normes et des contraintes techniques. Les moteurs qui boostent ses projets sont l’engouement des citadins pour végétaliser la ville, l’émulsion du réseau Babylone grâce au vaste champ d’expériences et de compétences des acteurs.

Propos recueillis par A. Courcier.